21

 

Sweeney était abrutie de fatigue. Une douche chaude la revigora toutefois assez pour qu’elle trouve l’énergie de se préparer à dîner. Après avoir avalé une soupe brûlante et une tartine de beurre de cacahuètes, elle se sentit ragaillardie.

Elle erra dans son atelier, sans prendre la peine d’allumer les spots. Les réverbères et les lumières des immeubles d’en face éclairaient suffisamment les lieux, lui permettant de s’y mouvoir sans risque. Elle s’arrêta devant la peinture de Candra un long moment. À quoi avait bien pu penser ce cinglé, tandis qu’il se tenait au-dessus de sa victime ? Quel genre d’homme était-ce pour se complaire ainsi à contempler la mort qu’il avait donnée ?

Chaque fois que Sweeney tentait de saisir la personnalité de l’assassin, celui-ci se dérobait. Qu’adviendrait-il si elle n’achevait jamais ce tableau ?

Richard revint au bout d’une heure, un sac en cuir à la main. Comme il se retournait pour verrouiller la porte, Sweeney le détailla. Son amant s’était changé. Il portait à présent un jean et un tee-shirt noir. Elle le trouva tellement séduisant qu’elle en oublia sa fatigue. Elle l’avait toujours imaginé ainsi, et non vêtu d’un complet de marque. Ses biceps saillaient sous les manches du tee-shirt et sa mâchoire s’ombrait de bleu. Le milliardaire se révélait être l’homme le plus viril, le plus sexy qu’elle eût jamais vu.

— C’est tout à fait cela, déclara-t-elle, rêveuse, imaginant l’esquisse. Je veux te peindre dans cette tenue. Ne bouge pas !

Sweeney regarda autour d’elle, comme si elle cherchait son carnet de croquis. Mais avant qu’elle ait eu le temps de faire un pas vers l’atelier, Richard l’avait arrêtée et entourait sa taille d’un bras musclé… Il la souleva de terre, la tint serrée contre lui.

— Pas ce soir, ma douce. C’est l’heure du coucher.

Il l’emmena dans la chambre, la portant toujours dans ses bras.

— Je t’aime, lui dit-il tout à coup.

Sweeney cligna des yeux, ensommeillée.

— Moi aussi, murmura-t-elle.

— Je sais.

Il l’embrassa, puis il la remit debout. Sweeney regretta de ne pas avoir de chemise de nuit sexy. Cette nuit, toutefois, elle n’aurait pas besoin de se couvrir : Richard lui tiendrait chaud.

Richard la posa sur le lit, se dévêtit, et la rejoignit aussitôt. Serrés l’un contre l’autre, ils ne tardèrent pas à être envahis par le désir.

— Il faut que tu dormes, dit le milliardaire, dont l’érection contredisait cependant les propos.

Sweeney s’occupa de son sexe avec douceur.

— Viens ! souffla-t-elle.

La tentation était trop forte. Richard lui écarta les jambes et lentement, doucement, lui fit l’amour avec une retenue qui attisa davantage encore la faim qu’ils avaient l’un de l’autre. Le plaisir les submergea, les laissant en sueur, le cœur battant. Sweeney s’assoupit, mais ouvrit un œil quand Richard roula hors du lit.

— Où tu vas ? demanda-t-elle, tendant la main pour lui caresser le dos.

— Aux toilettes, chercher mon sac et éteindre les lumières, répondit-il.

Sweeney pouffa de rire, puis reposa la tête sur son oreiller.

Elle n’était pas totalement endormie quand Richard revint. Elle se nicha dans ses bras et frissonna au contact de l’air frais sur ses épaules nues.

— Je peux mettre ton tee-shirt ? le pria-t-elle d’une voix ensommeillée.

Il se pencha hors du lit, ramassa le vêtement sur le sol.

Sweeney s’assit, l’enfila et se coula de nouveau dans les bras de son amant.

— Voilà, maintenant je peux dormir.

— Il serait temps ! grommela-t-il.

Elle perçut l’amusement dans sa voix. Elle s’endormit, plus rassurée qu’elle ne l’avait jamais été de toute sa vie.

Sweeney se réveilla en sursaut, tendue.

Elle ne pouvait pas avoir dormi plus d’une heure, songea-t-elle. Un bruit l’avait alertée. La jeune femme tendit l’oreille, aux aguets, avec le sentiment d’être un animal pris au piège par un tigre posté à l’entrée de sa grotte. Elle se demanda si cette comparaison était justifiée. Y avait-il un prédateur d’une autre espèce dans l’appartement ?

Elle tenta d’identifier ce bruit, qui ne lui était pas familier. Il s’agissait d’un son étouffé. Un pas ? Un chuintement ? Une fenêtre qui s’ouvre en coulissant ? Non, le bruit venait de l’atelier !

Elle secoua Richard, qui fut aussitôt en alerte.

— J’ai entendu quelque chose ! souffla-t-elle.

Il sortit du lit en silence. Il s’accroupit et, à la lumière d’un réverbère, elle le vit lui faire signe de l’imiter, un doigt sur la bouche.

Sweeney s’efforça de se lever sans appuyer sur les ressorts grinçants du matelas. On n’entendit que le froissement de son corps sur le drap. Elle braqua son regard à l’entrée de la chambre – ils n’avaient pas fermé la porte – s’attendant à voir surgir une forme sombre. Une silhouette menaçante, peut-être un homme armé…

Richard s’accroupit à côté du petit sac qu’il avait apporté. Il plongea la main dedans, sans cesser de regarder la porte. Lorsqu’il se redressa, la pâle clarté du réverbère se refléta sur un gros revolver, qu’il tenait dans sa main droite. Il attira Sweeney à lui et se plaça devant elle pour la protéger.

Ils avancèrent sans bruit et s’arrêtèrent à un pas de la porte – l’intrus risquait de donner un coup de pied dedans pour l’ouvrir complètement. Là, ils attendirent.

Sweeney n’entendait que le tic-tac de la pendule, qui provenait du salon.

Il semblait que leur visiteur eût disparu. Cependant, Richard ne baissait pas sa garde. Il se trouvait en première ligne et continuait à offrir à Sweeney le rempart de son corps.

Soudain, la jeune femme sentit la présence d’un inconnu sur le seuil de la chambre. Immobile, il scrutait l’obscurité mais, depuis sa place, il ne pouvait voir que le pied du lit. Or le lit était vide ! Allait-il en déduire qu’ils l’avaient entendu et s’étaient réfugiés quelque part dans l’appartement ? Ou bien penserait-il que Sweeney n’était pas chez elle ? Allait-il pénétrer dans la chambre ou…

La porte cogna le mur, avec un grand fracas.

Richard s’accroupit aussitôt. L’ancien Ranger saisit Sweeney par le poignet, l’entraîna à terre avec lui. Une détonation retentit, suivi d’une deuxième, peu après. Sweeney sentit un souffle d’air sur sa peau.

Ses oreilles bourdonnaient et elle respira une odeur de cordite. Elle retrouva néanmoins ses esprits, à temps pour voir leur agresseur s’effondrer dans l’embrasure de la porte. L’homme émit un grognement horrible. Il expira, tel un ballon qui se dégonfle. Puis l’air s’empuantit.

Sweeney eut un haut-le-cœur et ravala la bile qui lui montait dans la gorge.

— Ça va ? demanda Richard, toujours accroupi.

Il pivota pour se tourner vers elle.

— Oui, souffla-t-elle.

Il se releva, se dirigea vers le lit, alluma la lampe de chevet.

Sweeney plissa les yeux, aveuglée, le temps qu’ils s’ajustent à cette clarté soudaine. Richard téléphonait, les yeux rivés sur le cadavre qui gisait par terre.

— Ici Richard Worth, déclara-t-il à son interlocuteur, quel qu’il fût. Kai Stengel vient de pénétrer par effraction dans l’appartement de Sweeney. Il a essayé de nous tuer.

— Kai ?

Sweeney tourna la tête vers leur agresseur. Kai était étalé sur le ventre, le regard fixe. Il baignait dans son sang, lequel avait éclaboussé les montants de la porte et le mur.

— N’aie pas peur, dit Richard. Je l’ai tué. Il est mort.

L’homme d’affaires reposa le combiné. Sweeney se remit sur ses pieds, tremblante. Elle s’apprêtait à se jeter dans les bras de Richard, mais elle se figea. Des ruisselets sombres zébraient le bras gauche et la poitrine de son amant.

— Oh mon Dieu ! Tu es blessé ! s’écria-t-elle.

Il baissa les yeux sur son épaule.

— Juste un peu, dit-il, très calme, en prenant la jeune femme dans ses bras.

Sweeney s’arracha à son étreinte et le força à s’asseoir au bord du lit.

— Tu ne peux pas être « un peu » blessé, rétorqua-t-elle. C’est comme être enceinte : on l’est ou on ne l’est pas. Reste là !

Elle courut à la salle de bains. Elle dut enjamber Kai pour ce faire, mais elle n’hésita qu’un instant : Richard perdait du sang, il lui fallait le soigner.

Elle reparut, munie de sa trousse de premiers secours, ainsi que d’une serviette et d’un gant de toilette. Richard avait enfilé son jean. Il était en train de lacer ses chaussures.

— Je t’avais dit de t’asseoir ! gronda-t-elle.

— Non, tu m’as demandé de rester ici, or je n’ai pas bougé.

Cette voix suave la mit en rage. Richard se rassit toutefois sur le lit et elle put appliquer une compresse sur son épaule.

— Ce n’est qu’une éraflure, déclara-t-il. Je n’aurai pas besoin de points de suture.

Son calme et son détachement surprirent Sweeney. Elle se souvint alors qu’il avait été Ranger, et devina qu’il avait déjà tué. De sang-froid.

Au bout de deux minutes, elle souleva la compresse et constata, soulagée, que la blessure était sans gravité. Les hululements des sirènes de police résonnèrent dans la rue. Quelques secondes plus tard, le bruit s’interrompit. Sweeney se saisit du gant de toilette humide et entreprit de nettoyer l’épaule de son amant. Lequel lui prit le gant des mains.

— Je vais le faire moi-même.

Il glissa sa main libre sous le tee-shirt de Sweeney, lui tapota les fesses.

— Tu ferais mieux de te couvrir un peu, à moins que tu ne veuilles que les flics voient ces jolies fesses !

Sweeney lui lança un regard de reproche, tout en se dirigeant vers la penderie. Richard avait raison cependant : à peine avait-elle enfilé un jean qu’on tambourinait à sa porte. Une fois de plus, elle dut enjamber Kai.

Quatre flics en uniforme se ruèrent dans l’appartement. Sweeney aperçut les voisins, massés dans le couloir tels des charognards. Richard referma la porte et l’entraîna dans la cuisine, afin de ne pas gêner les policiers dans leur travail.

S’ensuivirent des heures tumultueuses. L’inspecteur Ritenour arriva peu après ses collègues, et quelques minutes avant les ambulanciers. Il portait une chemise toute froissée et sa cravate pendait de travers. Richard avait préféré téléphoner à la police plutôt qu’aux urgences.

D’autres flics en uniformes parurent, ainsi que deux médecins légistes, précédés de Joseph Aquino. L’appartement de Sweeney grouillait de monde. Des radios crachotaient de toutes parts.

Richard enjoignit son amie à rester dans la cuisine. Il l’installa dos à la porte, afin qu’elle ne voie pas ce qui se passait derrière elle. Deux médecins examinèrent l’épaule du milliardaire. Ils appliquèrent une solution désinfectante sur l’éraflure, ainsi qu’un bandage. Richard refusa tout autre soin. Il se lava le bras au-dessus de l’évier et effaça les traces de sang qui restaient sur sa peau avec une serviette en papier.

Les inspecteurs Ritenour et Aquino prirent les dépositions de Sweeney et de son compagnon. Les policiers découvrirent peu après le trou que Kai avait percé dans la fenêtre. Le fait que Richard eût agi en état de légitime défense ne fut pas contesté.

— À mon avis, Kai Stengel a également tué Candra Worth, déclara Joseph Aquino. Il aura vu votre tableau par hasard. Cela a dû lui faire un choc. Par chance, vous avez bénéficié de l’effet de surprise. Autrement, il se serait débarrassé de vous sur-le-champ. Il n’a dénoncé l’existence du tableau que pour tenter de vous incriminer.

L’inspecteur Aquino lança un regard sombre à Richard.

— Il est illégal de détenir un pistolet sans permis, monsieur Worth. Du moins dans une ville comme New York.

— J’ai un permis de port d’armes.

— Cela ne m’étonne qu’à moitié. C’est du travail de pro. Une balle en plein cœur. Vous avez suivi un entraînement, n’est-ce pas ?

— J’ai été militaire, répondit Richard.

— Ah oui ? s’étonna Ritenour. Quelle unité ?

— Les Rangers.

L’expression des flics se fit respectueuse.

— Le salopard n’avait pas la moindre chance, remarqua Ritenour.

Les couleurs du crime
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